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CHAPITRE 2

LA RÈGLE QUI N’ÉTAIT JAMAIS À LA BONNE TAILLE

Le papa était déjà parti.
La porte d’entrée avait claqué doucement,
pas assez fort pour faire du bruit,
mais suffisamment pour laisser une trace.
Dans l’entrée, il restait son odeur de manteau froid.
Et une impression de vitesse.
— Il va rater son train, dit quelqu’un.
— Non, répondit quelqu’un d’autre.
— Il l’aura juste à temps.
La maison reprit son souffle.
La maman passa une dernière fois dans le salon.
— Les cartables sont prêts ?
— Les chaussures aussi ?
— Et n’oubliez pas, je suis dans le bureau si besoin.
Elle posa son téléphone sur le bureau.
Ouvrit l’ordinateur.
Referma la porte… sans la fermer complètement.
Comme si elle devait rester disponible,
même en travaillant.
Les enfants se retrouvèrent seuls dans le salon.
Pas vraiment seuls.
Mais seuls sans urgence.
Le bruit avait changé.
Moins de pas.
Moins de phrases lancées.
Les travaux, eux, étaient toujours là.
Un seau de peinture fermé.
Un pinceau oublié dans un pot d’eau.
Une étagère posée contre le mur, en attente.
— On dirait que la maison s’est arrêtée au milieu de quelque chose, dit Livio.
Alma hocha la tête.
Théodore regardait autour de lui avec attention.
— C’est souvent comme ça, répondit-il.
— On commence… et on reprend plus tard.
C’est à ce moment-là qu’ils la virent.
La règle.
Elle était posée sur la table basse.
Bien droite.
Parallèle au bord.
Comme si quelqu’un avait pris le temps de la placer exactement là.
— Elle était là avant ? demanda Livio.
Alma fronça les sourcils.
— Je ne crois pas.
Théodore secoua la tête.
— Moi non plus.
La règle était en bois clair.
Un bois un peu usé,
comme celui des meubles qu’on déplace souvent.
Elle n’était ni neuve,
ni cassée.
Juste… là.
Théodore la prit.
— Trente centimètres, dit-il presque automatiquement.
Il avait ce réflexe-là.
Mesurer.
Vérifier.
— Une règle normale.
Il la posa à nouveau sur la table.
Livio posa la main dessus.
— Elle est froide, dit-il.
— C’est du bois, répondit Théodore.
Mais il n’était pas totalement convaincu.
Alma s’approcha sans la toucher.
Elle se pencha légèrement.
— Elle n’est pas exactement droite.
Théodore regarda de plus près.
La règle n’était pas tordue.
Mais elle donnait l’impression qu’elle… changeait.
Pas maintenant.
Pas sous leurs yeux.
Mais comme si elle n’était jamais tout à fait la même.
— C’est bizarre, murmura Livio.
— Elle n’est pas comme les autres règles.
Ils restèrent silencieux.
La maison semblait attentive.
Un peu plus tard, la maman passa rapidement dans le salon.
— Je reviens tout à l’heure, dit-elle.
— J’ai une réunion qui commence.
Elle jeta un regard rapide à la table.
— Attention à ne pas toucher aux outils.
Puis elle repartit.
La règle resta.
Livio s’approcha à nouveau.
— Vous avez vu ? demanda-t-il.
— Quoi ? répondit Théodore.
— Elle a l’air… plus courte.
Théodore soupira.
— Une règle ne change pas de taille.
Mais il la prit quand même.
— Vingt-neuf centimètres, dit-il après un instant.
Il releva la tête.
— C’est impossible.
Alma sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
— Pourtant… elle n’était pas comme ça tout à l’heure.
Ils regardèrent tous les trois la règle.
Elle n’avait pas l’air différente.
Mais quelque chose n’était plus à sa place.
Dans le bureau, la maman parlait.
— Oui, bien sûr.
— Je vous envoie ça.
— Désolée, je suis un peu interrompue.
Dans le salon, Livio sentit son ventre se nouer.
La règle semblait encore plus courte.
— Attendez, dit-il.
— Là… maintenant.
Théodore mesura à nouveau.
— Vingt-huit centimètres.
Ils ne parlèrent pas tout de suite.
Ils observèrent.
Quand quelqu’un disait :
— Désolé, je prends trop de place,
La règle semblait perdre un millimètre.
Quand quelqu’un commençait une phrase
puis la terminait par :
— Ce n’est pas grave,
Elle rétrécissait encore.
Mais quand quelqu’un riait franchement,
ou disait :
— J’ai besoin de cinq minutes,
La règle ne bougeait pas.
Alma fut la première à le dire.
— On dirait qu’elle rétrécit quand quelqu’un s’efface.
Le mot resta suspendu.
S’efface.
Théodore fronça les sourcils.
— Une règle qui mesure… l’effacement ?
Livio frissonna légèrement.
— Ou la place qu’on s’autorise.
Ils firent une expérience.
Théodore dit à voix haute :
— Je pense que ce mur devrait être peint autrement.
La règle ne bougea pas.
Livio posa la main sur son cœur et respira.
La règle resta stable.
Alma s’approcha.
— Est-ce que je peux rester ici ? demande-t-elle doucement.
Ils attendirent.
La règle ne rétrécit pas.
Ils se regardèrent.
La maison semblait retenir son souffle.
À ce moment-là, un bruit de notification retentit dans le bureau.
— J’arrive ! dit la maman.
Elle passa rapidement dans le salon.
— Désolée, je n’ai pas le temps là.
Elle s’arrêta net.
— D’où vient cette règle ?
Les enfants se regardèrent.
— On ne sait pas, dit Théodore.
La maman hocha la tête.
— On verra plus tard.
Elle repartit.
La règle resta.
Ce soir-là, quand la maison retrouva un peu de calme,
les enfants se réunirent autour de la table basse.
La règle était là, au centre.
— Elle n’était pas là ce matin, dit Livio.
— Et elle ne se comporte pas comme une règle normale, ajouta Théodore.
— Elle rétrécit quand on disparaît, murmura Alma.
Ils restèrent silencieux.
Théodore posa la règle bien droite.
— Si elle rétrécit, dit-il,
— c’est qu’elle mesure quelque chose.
Livio acquiesça.
— Et si elle mesure quelque chose,
— on peut apprendre à la lire.
Alma sourit doucement.
— Alors il faut regarder quand elle change.
Ils se regardèrent.
Ils n’avaient pas encore toutes les réponses.
Mais ils avaient une décision.
Ils allaient observer la règle.
Dans la maison, la nuit tombait.
La règle, elle,
attendait.

VOS MOTS

Une phrase vous est restée ? Une question ? Une impression ?

ET VOUS ?

Vous arrive-t-il de vous faire plus petit pour laisser de la place aux autres ?

ET VOUS ?

Vous arrive-t-il de vous faire plus petit pour laisser de la place aux autres ?

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