CHAPITRE 4
Celui qui voulait comprendre la règle
Théodore n’aimait pas ce qu’il ne pouvait pas expliquer.
Il aimait les règles.
Les lois.
Les systèmes.
Quand quelque chose fonctionnait d’une certaine façon,
il voulait savoir pourquoi.
Comment.
Et selon quelle logique.
La règle posée sur la table basse le fascinait.
— Elle ne peut pas juste…
— rétrécir comme ça, dit-il.
— Il doit y avoir une raison.
Livio haussa les épaules.
— Peut-être que c’est magique.
Théodore fit une moue.
— La magie, c’est juste une explication qu’on n’a pas encore trouvée.
Alma caressait doucement le bord de la règle.
— Moi, je crois qu’elle écoute, dit-elle.
— Qu’elle sent quand on se rétrécit à l’intérieur.
Théodore prit un carnet.
Il traça une ligne au milieu.
En haut, il écrivit :
« Quand la règle rétrécit »
et « Quand la règle s’allonge ».
— On va observer, dit-il.
— On va noter.
— Et on va comprendre.
Les jours suivants, ils se mirent à surveiller la maison.
Quand la maman disait :
— Ce n’est pas grave.
— Je vais m’en occuper.
— Je peux rester plus tard si besoin.
La règle perdait un millimètre.
Quand le papa rentrait en disant :
— Je suis désolé, j’ai encore une réunion.
— On mangera plus tard.
— Ne m’attendez pas.
La règle perdait un millimètre.
Quand Livio disait :
— Non, mais ça va.
— Je peux prêter ma place.
— Je peux attendre.
La règle perdait un millimètre.
Quand Alma murmurait :
— Ce n’est pas important.
— On peut faire comme vous voulez.
— Je peux me pousser.
La règle perdait un millimètre.
Théodore notait tout.
Il remplissait des colonnes.
Il entourait des phrases.
Il dessinait des flèches.
— À chaque fois qu’on se fait plus petit pour que les autres soient bien, dit-il,
— la règle rétrécit.
— Mais ce n’est pas mal, protesta Livio.
— On fait ça pour aider.
Alma regarda la règle.
— Peut-être que ce n’est pas mal, dit-elle.
— Mais si on le fait tout le temps…
— on disparaît un peu.
Un soir, alors que la maison était silencieuse,
Théodore s’assit seul devant la règle.
Il posa ses deux mains à plat sur la table.
— Je veux comprendre, dit-il à voix basse.
Il repensa à l’école.
Aux moments où il levait la main.
Où il connaissait la réponse.
Où il avait envie de parler.
Et où il se taisait.
Parce qu’il avait peur d’être « trop ».
Trop sûr.
Trop rapide.
Trop différent.
— Quand je me retiens de répondre, murmura-t-il,
— est-ce que la règle rétrécit aussi ?
Il se souvenait de ce jour où la maîtresse avait dit :
— Laissez aussi les autres participer.
Il avait entendu :
— Tu prends trop de place.
Depuis, il parlait moins.
Il expliquait moins.
Il gardait ses questions pour lui.
Il regarda la règle.
Elle était déjà plus courte qu’au début.
— Si je me fais plus petit pour que les autres soient à l’aise, dit-il,
— est-ce que c’est ça, la règle ?
Il se leva.
Il alla chercher un autre objet :
une petite boîte en métal.
Il la posa à côté de la règle.
— Ça, dit-il,
— c’est l’endroit où je mets tout ce que je ne dis pas.
— Toutes les questions que je garde.
— Toutes les choses que je comprends mais que je n’explique pas.
Il ouvrit la boîte.
Elle était vide.
Mais dans sa tête,
elle était déjà pleine.
— Si la règle mesure la place qu’on laisse aux autres,
— qui mesure la place qu’on se laisse à soi-même ?
Il resta longtemps sans bouger.
Puis il appela les autres.
— Venez.
— J’ai une idée.
Livio arriva en courant.
Alma le suivit, plus lentement.
Théodore leur montra la boîte.
— On va faire une autre règle, dit-il.
— Une règle intérieure.
— Comment on mesure ça ? demanda Livio.
Théodore réfléchit.
— À chaque fois qu’on se retient de dire quelque chose d’important pour nous,
— on met un petit papier dans la boîte.
— Et quand on ose le dire ? demanda Alma.
Théodore sourit.
— Alors on enlève un papier.
Ils commencèrent le lendemain.
Quand Livio voulait dire qu’il était fatigué mais qu’il répondait :
— Non, non, ça va.
Alma lui tendait un papier.
— Boîte.
Quand Alma voulait dire qu’elle avait peur mais qu’elle disait :
— Ce n’est rien.
Livio lui tendait un papier.
— Boîte.
Quand Théodore voulait poser une question en classe mais qu’il se taisait,
il glissait un papier dans sa poche.
Le soir, il le mettait dans la boîte.
La règle, elle,
continuait de rétrécir.
Un matin, la maman les regarda faire.
— Qu’est-ce que vous faites avec cette boîte ? demanda-t-elle.
Théodore hésita.
Puis il expliqua.
Tout.
La règle.
Les millimètres.
Les phrases qu’on dit pour rassurer.
Celles qu’on ne dit pas pour ne pas déranger.
La boîte.
Les papiers.
La maman resta silencieuse un long moment.
Puis elle demanda :
— Et moi…
— vous mettez des papiers pour moi aussi ?
Les enfants se regardèrent.
— Parfois, dit Livio.
— Quand tu dis que tout va bien alors que tu as mal à la tête.
— Ou quand tu dis que tu peux encore prendre un dossier en plus, ajouta Théodore.
— Ou quand tu souris alors que ton ventre est tout serré, murmura Alma.
La maman regarda la règle.
Elle était vraiment plus courte.
Elle regarda la boîte.
— Et si moi aussi, je mettais des papiers ? demanda-t-elle.
Théodore hocha la tête.
— Tu peux.
— Mais tu peux aussi en enlever.
— Comment ?
Alma s’approcha.
— En disant la vérité, répondit-elle.
— Même si ça fait un peu peur.
La maman inspira profondément.
— Alors je vais essayer.
Ce soir-là, à table,
elle posa sa fourchette.
— Je suis fatiguée, dit-elle.
— Je n’ai pas envie de faire semblant que tout va bien.
Les enfants se regardèrent.
La règle,
très lentement,
s’allongea d’un millimètre.
La maman sourit.
Un vrai sourire.
— Et j’ai besoin d’aide, ajouta-t-elle.
— Pour le dîner.
— Pour les tâches.
— Pour tout.
Livio se leva d’un bond.
— Moi, je peux mettre la table !
Théodore hocha la tête.
— Moi, je peux m’occuper du lave-vaisselle.
Alma réfléchit.
— Moi, je peux te rappeler de respirer.
Ils éclatèrent de rire.
La règle s’allongea encore.
La boîte, elle,
resta sur la table.
Pas comme un avertissement.
Comme un rappel.
Qu’on a le droit d’exister en entier.
De prendre de la place.
De dire quand ça ne va pas.
Et que parfois,
comprendre une règle,
ce n’est pas seulement savoir comment elle fonctionne.
C’est aussi apprendre à la changer.
Un millimètre après l’autre.
De l’intérieur.
Et aussi éloigner.
VOS MOTS
Une phrase vous est restée ? Une question ? Une impression ?
ET VOUS ?
Vous arrive-t-il de vous faire plus petit pour laisser de la place aux autres ?
ET VOUS ?
Vous arrive-t-il de vous faire plus petit pour laisser de la place aux autres ?